On entre en broderie comme on entre en religion. C’est une phrase de mon professeur et je l’ai souvent pensé aussi. La broderie est comme une longue prière, écrite à la lueur d’une lampe dans le silence de la nuit.

Le fil s’en va dessous et dessus, parcourant un chemin. Il recherche, il trouve une issue, s’inscrit dans les entrelacs…

Entravé dans sa marche, il peut nouer avec un autre de ses semblables ou se couper. Se tordre pour la forme, s’écraser face à l’obstacle. Et la beauté du son de sa valse et la douceur moelleuse de ses contours attrapent tantôt le cœur, tantôt l’âme.

Il entre dans les perles d’un rosaire de la Vierge devenues de petites perles de verre. Non pour orner un col ou pour décorer un autel, mais afin d’ancrer dans sa chair un je vous salue Marie, pleine de grâces.

Aussi, la broderie est enracinée tel un vieil arbre noueux dans le terreau de l’inconscient. Puisant sa nourriture dans les tréfonds de l’âme, elle se veut révélatrice et prodigue ses sagesses.

La pratique de cet art ancestral défait les liens iniques, pour en créer de meilleurs. Lorsque ceux que les hommes ont brisés, laissant un vide insoutenable, se transforment en folie.

JdP, 2025

« Jamais plus tu ne toucheras les peaux blanches
De tes sœurs épuisées de douleur
L’Amour est un fil de soie
Ou qu’on noue
Ou qu’on coupe
Souffrance seule vérité
L’Âme qui s’en va du seuil des fleurs au cycle des pierres noires
Ta joie sera dans l’étude… dans la mansarde
Nue, propre de bois, faite de solitude, vêtue
Rouge du soleil couchant, blanche de la lune calme,
Pourpre aux tourbillons des passions intérieures
L’art commence où fuit la vie […] »

Extraits d’un poème de Louis Soutter relevé au dos d’un dessin, non daté, dans : Michel Thévoz, Louis Soutter, chap. « Témoignages et documents », p. 114, Collection de monographies « Grands Artistes Suisses » publiée sous les auspices de la Fondation Pro Helvetia, sous la direction de René Berger, Lausanne, Hanspeter Landolt, Bâle, Adolf M. Vogt, Zurich, Éditions Rencontre, Lausanne, 1970