Démarche artistique

Abysses et Totems

Le fil de l’intranquillité

par Julie de Pierrepont

Introduction :

Ma démarche interroge le sentiment d’étrangeté, dans un monde que l’homme s’est peu à peu approprié et dont il étend son champ de connaissances toujours plus loin, depuis le génome jusqu’aux exoplanètes.

L’étrangeté et l’intranquillité que l’on ressent face à ce qui nous est inconnu résonnent dans bien des domaines, visibles ou invisibles : on ressent alors de la peur, du dégoût, de l’aversion mais aussi l’émerveillement ou la curiosité. Dans tous les cas, nous sommes « dérangés » ou « retournés », c’est-à-dire bousculés de nos conceptions habituelles.

J’interroge ce sentiment à travers ma pratique, en détournant les matières et les techniques textiles traditionnelles de leur esthétique habituelle en rompant avec leur vocations utilitaire et/ou décorative et en quittant la surface pour aborder le volume.

Les deux séries de sculptures textiles : Abysses (2006-2016) et ensuite,Totems (2017- en cours) sont proposées comme un ensemble cohérent.

  1. Je propose trois axes d’analyses – ou portes d’entrée – dans ce travail
  1. Le sacré, les croyances magiques, la figure tutélaire
  2. Le vivant, les matières et formes à la croisée des règnes du vivant, la biodiversité
  3. L’intime, et notamment la quête des origines (de la vie (lien avec le point 2) et des croyances (lien avec le point 1))
  1. Recherches plastiques et composition
  1. Les matériaux
  2. Les techniques
  3. Le volume et la composition
  1. Analyse conceptuelle
  1. Le sacré

Dans notre monde contemporain, bon nombre d’individus se disent « agnostiques », pourtant, consciemment ou non, nous érigeons des figures tutélaires, des dogmes ou des idoles. J’ai voulu interroger ce sujet ancré socio politiquement sous le prisme des poteaux funéraires des peuples Tiwi d’Australie. Ces poteaux sont réalisés en hommage aux défunts comme symbole de protection dans l’autre monde.

Dans une série de colonnes dressées (I à VII), de 90cm à 190 cm de hauteur depuis 2020, j’aborde la sculpture monumentale et je noue des liens symboliques avec ces peuples aux croyances multiples. 

La question de la mort ouvre des perspectives non pas religieuses mais propose de positionner notre regard à la frontière entre la mort et la vie, la question de la mort interrogeant celle du vivant

2) Le vivant

Ce qui m’intéresse dans ce vaste champ du vivant, ce sont les organismes qui se situent à la croisée des règnes, les familles d’espèces entrecroisées ou indistinctes et la matière inconnue. Ce sont des formes et des matières « imaginées », des recherches sur la structure, le rythme et la composition. J’y développe des profusions de petites larves ou bactéries, des champignons ou des mousses. Apparaissent alors du minéral ou du végétal d’exoplanètes, de la chair animale ou humaine, indistinctement.

J’y développe ainsi un écosystème à l’intérieur duquel les sculptures plus ou moins grandes, plus ou moins minuscules, se répondent. Cette préoccupation de la biodiversité est un rappel fort vis-à-vis de la politique climatique actuelle. Dans quarante ou cent cinquante ans, ces organismes imaginés seront peut-être réels, sortes de mutations de notre monde en pleine érosion.

Le vivant est également un questionnement profondément intime. Cela nous positionne face à soi-même lorsque l’on sait que nous sommes constitués de matière et que cette matière organique répond à un fonctionnement logique du vivant.

3) L’intime, la quête des origines

Le corps est fait de tissus organiques ou « épithéliums », il est recouvert de tissu la plupart du temps (vêtements) et il s’entoure de tissus pour son confort (lit, canapés). Le textile est alors un médium approprié pour ce sujet de l’intime et notamment de la quête des origines du sacré (question de la mort) et de la vie.

J’explore la question du féminin et du masculin, à travers des formes globuleuses ou phalliques, du sein nourricier et de la matrice et je développe la question de la fécondation et de la gestation.

Durant ce travail, notamment les sculptures « orphelins » de la série Abysses, je travaille également sur ma propre histoire, à travers le morcellement et la structure qui est rompue.

II. Recherche plastique et composition

  1. Les matériaux

Je n’utilise pas de matériaux de récupération. Ce sont des matériaux bruts et naturels pour la plupart. J’utilise des laines filées ou en toison brute et des soies neutres que je teins à la main. Les fils pour broder sont des fils de coton et les perles sont en verre. J’associe à ces matériaux textiles, du bois et du métal pour la structure des colonnes dressées. J’utilise aussi des peintures pour le textile et de la peinture acrylique, de la poudre de marbre, des durcisseurs.

2) Les techniques

Les techniques sont celles que j’ai apprises et qui sont ancestrales : la broderie, le crochet, la couture, le tricot, le filage au rouet (ainsi que le cardage) et le tissage de fils et de perles. Je peins et je teints. Le nombre de points de broderie utilisés est restreint : point de Gobelin, de nœud, feston et de perles. Je ne fais pas de dentelle à proprement dit mais j’utilise un point de dentelle de Venise : le point de feston.

A ces techniques s’ajoutent celles du bois, du métal et de peinture acrylique et poudre de marbre.

3) Le volume et la composition

Le volume est obtenu soit grâce au rembourrage de ouate soit grâce à la structure bois/métal recouvert de ouatine. Je peux obtenir également du volume avec le fil de fer (tissage de perles sur fil de fer dans les « Orphelins », série Abysses)

La composition évoquant la prolifération organique et le morcellement, je crée souvent des éléments séparément pour ensuite venir les assembler. Je les assemble sur un support ou par des points de feston.

Conclusion :

Le textile connaît un renouveau sur la scène contemporaine avec la redécouverte d’artistes majeures telles que Sheila Hicks, Magdalena Abakanowicz, Anni Albers ou encore Olga de Amaral. Le rapport au temps long et au geste qui se répète, s’exerce et se précise, me renvoie à une autre discipline que j’étudie à l’École Française de Yoga. En effet, le yoga et l’histoire de l’hindouisme et des cultures indiennes résonnent avec les thèmes que j’aborde dans les arts visuels : le sacré, le vivant, l’intime, où le fil conducteur de l’intranquillité peut devenir un étrange émerveillement.

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